Les villes ont été pensées dans une vision centrée sur l'homme et qui écarte la nature. Un socle urbain que les experts repensent aujourd'hui face aux enjeux climatiques. Photo : Canva
RENATURATION URBAINE. Fondateur de Zoepolis, laboratoire de recherche indépendant transdisciplinaire basé à Lyon, Marseille, Paris et La Rochelle, Nicolas Roesh est designer. Il accompagne les villes et collectivités dans des projets de design urbain qui réintègre le « vivant non-humain » dans les milieux citadins. Une approche qui pose la question d’une cohabitation inter-vivants oubliée, conçue sur un socle urbanistique « désanthropocentré ». Entretien.
Comment définissez-vous le design urbain désanthropocentré que vous portez ?
Nicolas Roesh : « Designer », c’est créer de l’habitabilité. Or, pour répondre à notre confort, y compris aux questions d’hygiène et de salubrité publique, les villes ont été construites sur base de l’artificialisation du milieu. Logements, routes, trottoirs bétonnés… le dispositif urbain s’est façonné en chassant la nature de la ville. C’est un constat qu’avance d’ailleurs Joëlle Zask, Maître de conférence à Aix-Marseille Université, dans son ouvrage « Zoocities. Des animaux sauvages dans la ville ». Pour elle, « la ville telle que nous la connaissons a été historiquement pensée contre les animaux sauvages et, plus généralement, contre la nature ». Aujourd’hui, face à des villes qui se réchauffent sous l’effet du dérèglement climatique, on se rend compte que l’on a besoin de ces écosystèmes naturels. Mais qu’en les écartant, on les a détruit. Ce qui nuit globalement à notre santé. Le design urbain désanthropocentré, c’est donc une façon de repenser les villes, non plus seulement pour y accueillir les humains, mais aussi les vivants non-humains issus de règne animal et végétal.
Pour Nicolas Roesh, renaturer les villes doit servir la biodiversité. Les écosystèmes fonctionnels qui en découlent profitent ensuite à l’Homme. Photo Canva
Ce design désanthropocentré s’inscrit-il dans l’approche de renaturation des villes ?
Les actions menées dans les opérations de renaturation des villes sont des solutions écosystémiques inspirées de la nature. Comme la plantation d’arbres, pour créer des espaces ombragés et rafraîchir l’air, ou encore la désimperméabilisation des sols… Grâce à ces actions, on fait baisser la température emmagasinée dans le béton et l’asphalte durant la journée et on minimise la restitution de cette chaleur rejetée dans l’atmosphère la nuit. Ces solutions réduisent aussi la formation d’îlots de chaleur urbains et participent à rétablir le cycle de l’eau. En absorbant la pluie, plutôt que de la voir ruisseler sur le béton au risque de créer des inondations, le sol protège les végétaux de la sécheresse. On a donc moins chaud et on respire mieux. Mais ces solutions inspirées de la nature ont aussi leurs revers. Plus de végétation en ville, c’est aussi plus de moustiques potentiellement porteurs de maladies comme la dengue ou le chikungunya. C’est ce que j’appelle les « di-services écosystémiques ».
La renaturation des villes soulève souvent la crainte de voir émerger les problèmes sanitaires que l’artificialisation urbaine a permis d’éviter. » Nicolas Roesh
Les revers des services écosystémiques sont-ils suffisamment pris en compte dans les opérations de renaturation des villes ?
N.R. : Les services écosystémiques doivent être pensés avec les inconforts et les risques sanitaires qu’ils peuvent amener. Ce qui, à mon sens, fait encore généralement défaut dans les actions de renaturation des villes. C’est pourtant en les considérant que l’on peut trouver les solutions naturelles pour les écarter et les gérer. Pour les moustiques par exemple, la façon la plus saine de réguler leurs populations est de faire appel à leurs prédateurs : les chauves-souris, les martinets ou encore les hirondelles. Ce qui veut dire que la ville doit être pensée pour leur offrir le gîte et le couvert. Contenir des espaces naturels où ils peuvent nicher et trouver de la nourriture. La logique est la même pour les rats, porteurs de la leptospirose, une maladie d’origine zoonotique qui se transmet par leur urine. Leur régulation écosystémique se fait grâce aux furets ou aux renards. Ces solutions posent la question de la cohabitation en ville des espèces humaines, animales et végétales. De comment on pense ces relations et de l’inconfort que l’on est prêt à accepter. C’est à ces questions que le design urbain désanthropocentré répond.
Est-ce que cette approche est prise en compte aujourd’hui par les acteurs de l’aménagement urbain ?
N.R. : L’importance de la renaturation des villes est aujourd’hui bien comprise par les différents acteurs. Mais les inconforts liés à cette renaturation des espaces urbains ne sont pas encore assez anticipés. Chez Zeopolis, nous travaillons avec des vétérinaires. Pour eux, la renaturation des villes soulève souvent la crainte de voir émerger les problèmes sanitaires que l’artificialisation urbaine a permis d’éviter. Or, c’est cette réintroduction des espèces écartées qui va permettre de réguler celles jugées nocives et réduire les risques sanitaires. Quand on ramène la nature en ville, il faut le faire pour qu’elle profite à la biodiversité.Les écosystèmes fonctionnels qui en découlent profitent ensuite aux êtres humains. A titre d’exemple, nous avons livré un prototype d’ « Arbre à lierre grimpant » à la Ville de Lyon, monté sur une structure verticale en matériaux recyclés. Le lierre n’est pas la plante parasite que l’on a longtemps pensé. Contrairement aux arbres, il a de petites racines qui demandent peu d’espaces pour s’implanter, et il pousse vite. En fleurissant deux fois par an, il attire la biodiversité et les oiseaux aiment y nicher. Les études ont montré qu’il était utile pour lutter contre la chaleur en ville et les îlots de chaleur urbains grâce à l’évapotranspiration de ses feuilles. Mais aussi pour réduire la surchauffe générale des villes liée au réchauffement climatique quand il recouvre des façades. En ce qui concerne la qualité de l’air, le lierre possède aussi des propriétés dépolluantes, ce qui doit parler à AtmoSud.