Des membres de la coalition scientifique internationale lors du congrès de Genève d'août 2025 pour un Traité mondial contre la pollution plastique. Photo : M.-F.D.
GRAND ENTRETIEN. Membre du comité de direction de la Coalition des scientifiques pour un Traité mondial contre la pollution plastique, Marie-France Dignac (INRAE) était présente au sommet international de Genève de ce mois d’août. Elle évoque pour Inspirons ! le rôle de sa coalition en l’absence d’une interface science-politique officielle.
Comment cette Coalition internationale des scientifiques autour du Traité mondial contre la pollution plastique est-elle née ?
Marie-France Dignac : L’idée d’un Traité mondial contre la pollution plastique remonte à mars 2022. Elle a émergé lors du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). 175 pays ont adopté une résolution historique : mettre en place un dispositif international pour en finir avec la pollution plastique. La volonté était d’aboutir à un traité avant fin 2024, en capitalisant sur cinq sessions de négociations. Comme le Comité Intergouvernemental de Négociation (CIN) ne disposait pas d’interface science-politique, des experts scientifiques indépendants ont décidé de former une Coalition internationale en novembre 2022. Avec la volonté de rapporter des faits scientifiques lors des négociations pour peser dans les décisions.
En quoi ces apports scientifiques sont-ils importants dans les négociations de ce Traité mondial contre la pollution plastique ?
M.-F.D. : Les scientifiques alertent depuis longtemps sur les impacts sanitaires et environnementaux de la pollution plastique qui contamine l’eau, les sols et l’air partout dans le monde. Notre rôle est de fournir des synthèses aux négociateurs et aux politiques, pour qu’ils puissent avoir une connaissance globale et scientifiquement documentée des enjeux liés à ce Traité. Notre Coalition Scientifique internationale compte des polyméristes, des plasturgistes, des biologistes, des écotoxicologues, des biologistes… Mais aussi des sociologues, pour souligner l’exposition des populations les plus fragiles à la pollution plastique, comme les peuples autochtones et les ramasseurs de déchets informels. Aujourd’hui, elle compte 450 scientifiques issus de 65 pays.
Les scientifiques francophones de la coalition internationale scientifique qui entourent les négociations du Traité mondial contre la pollution plastique lors du congrès de Busan (INC5) en Corée du Sud. Photo : M.F.-D.
Quelle est votre marge de manœuvre dans les négociations ?
M.-F.D. : Nous sommes accrédités par la France pour participer aux congrès en tant qu’experts indépendants, comme les ONG. Nous pouvons être présents dans les salles de négociations en tant qu’observateurs et prendre la parole. Mais notre rôle principal reste d’échanger directement avec les négociateurs, pour qu’ils remontent nos informations auprès des politiques. Nous souhaitons faire comprendre que le plastique est au centre des trois crises planétaires : la pollution, qui ne se limite pas qu’aux déchets, mais qui existe tout au long du cycle de vie du plastique, dès l’extraction des matières première, en l’occurrence le pétrole, pour sa fabrication. La perte de la biodiversité, dont le plastique est hautement responsable. Et le changement climatique, du fait des émissions de Gaz à Effet de Serre (GES) liées à sa production, son recyclage et son incinération.
« Le plastique est au centre des trois crises planétaires : pollution, perte de biodiversité et changement climatique » Marie-France Dignac
Au bout de quatre congrès et d’un nouvel ajournement pour parvenir à un accord sur ce Traité mondial contre la pollution plastique, les scientifiques sont-ils suffisamment pris en compte dans les négociations ?
M.-F.D. : Certains disent que le rendez-vous de Genève s’est soldé par un fiasco. Je suis plus nuancée. D’abord, parce que tabler sur deux ans de négociations pour qu’un Traité mondial contre la pollution plastique émerge était très ambitieux. Le sujet est très complexe. Ensuite, parce que la volonté sous-jacente était d’organiser et de faire vivre une coalition entre les pays. Cet objectif est atteint. Bien que le congrès de Genève ne se soit pas soldé par un accord, les discussions continuent. Et notre Coalition Scientifique se satisfait de constater que 120 des 183 pays participants portent la volonté d’avancer dans le sens de nos valeurs : défendre la mise en place d’une réglementation des substances chimiques et prendre en compte l’impact de la pollution plastique sur la santé.
Qu’est-ce qui a bloqué l’aboutissement d’un accord lors du sommet de Genève selon vous ?
M.-F.D. : Si la proposition du président des négociations, l’Equatorien Luis Vayas Valdivieso, a été rejetée dans la nuit du 13 au 14 août, c’est parce qu’elle portait pour l’essentiel sur le seul volet du traitement des déchets plastique. Autrement dit, elle ne prenait pas en compte l’ensemble de son cycle de vie. Luis Vayas Valdivieso a par ailleurs subi une forte pression de la part des pays producteurs de plastique.
Quand les scientifiques ne cessent d’alerter sur les impacts de pollution plastique sur la santé humaine et environnementale, la Coalition Scientifique internationale espère être un modèle inspirant dans la création d’une coalition officielle. Photo : Canva
Votre Coalition Scientifique internationale démontre que la communauté scientifique n’est pas incluse « de fait » dans des décisions politiques qui relèvent portant de la santé unique…
M.-F.D. : Sur certains sujets, c’est effectivement plus difficile. Surtout ceux qui concernent l’environnement et le climat. On l’a constaté lors de l’Accord de Paris. Il a fallu du temps pour que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), et son équivalent pour la biodiversité, la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), entrent dans les négociations. Or, on sait combien leur expertise est importante dans les décisions politiques qui concernent les enjeux climatiques. Les choses avancent doucement. Une interface science-politique a été votée en juin dernier dans le cadre de pollution chimique et des déchets. Mais concernant le Traité mondial contre la pollution plastique, cette interface n’existe toujours pas.
Votre Coalition Scientifique internationale pourrait-elle prendre cette place officielle vacante dans l’avenir ?
M.-F.D. : Je ne le pense pas. Mais elle constitue un modèle inspirant dans la formation officielle d’une interface science-politique pour encadrer les négociations. Les négociateurs et les politiques prennent conscience de l’apport de la communauté scientifique dans la prise de décisions. De son rôle d’information et de mise en garde pour ne pas tomber dans certains écueils. Par exemple, en démontrant la limite de certaines alternatives. Ou le danger d’inclure dans une future Coalition officielle, des experts scientifiques nommés par des pays lobbyistes. En attendant, notre Coalition d’experts internationaux indépendants sera présente au « INC-5.3 » (ndlr : comité intergouvernemental de négociation -5.3 signifiant la troisième tentative de la cinquième session de négociation), dont le pays d’accueil et la date n’ont par encore été définis.
Marie-France Dignac est Directrice de recherches sur la biologie des solsà l’INRAE (l’Institut National de Recherche pour l’Agriculture, l’Alimentation et l’environnement)et chercheuse à l’Institut d’Ecologie et des Sciences de l’Environnement-Paris (IEES Paris). Elle travaille sur la dynamique des matières organiques et des polluants dans les sols, notamment agricoles. Ses projets de recherche visent à comprendre comment les interactions écologiques complexes entre les plantes, les microbes et les invertébrés du sol contrôlent cette dynamique. Et comment l’accumulation de polluants tels que les microplastiques affecte les sols. Elle fait partie du comité de direction de la Coalition des scientifiques pour un traité efficace sur les plastiques. Elle est par ailleurs co-auteur de l’ouvrage « Pollution plastique, la biodiversité menacée » aux éditions Qae.