ENERGIE. Pour Caroline Ritzenthaler, directrice Transition Ecologique & Grands Projets chez EDF, les logiques de décarbonation doivent s’appuyer sur une compréhension globale du système électrique français, leur premier levier. Ce dernier, qui nécessite un équilibre constant entre production et consommation, s’est complexifié avec le développement des énergies renouvelables. Entretien.
Vous posez la compréhension globale du système électrique comme la base des actions de décarbonation. Pourquoi ?
Caroline Ritzenthaler : Le système électrique est complexe et reste globalement mal compris. Décarboner, ce n’est pas seulement poser des panneaux solaires pour produire et consommer de l’énergie propre. Pour qu’un réseau électrique fonctionne bien, il doit être stable et équilibré. La production et la consommation électrique doivent être égales en permanence. Avec le développement des énergies renouvelables (EnR) qui s’accélère depuis quelques années -en particulier l’éolien et le solaire qui représentent plus de 30% de la capacité installée- l’électricité produite a augmenté. De son côté, la consommation électrique stagne depuis 20 ans. On assiste donc à un décrochage entre capacité de production et consommation réelle. Autrement dit, on produit plus d’électricité que ce que l’on en consomme. L’un des enjeux de la transition repose sur la manière dont on va gérer cet équilibre production-consommation.

Que viennent modifier les énergies renouvelables dans le système électrique français ?
C.R. : Avant l’arrivée des EnR, l’électricité était d’origine nucléaire, thermique ou hydraulique, ce qui la rendait totalement pilotable. Il suffisait d’ouvrir ou de fermer le robinet pour moduler son flux sur le réseau en fonction de la demande. Avec les EnR, le système change et se complexifie : ces énergies dites « fatales » sont perdues si elles ne sont pas utilisées au moment de leur production. Elles ont la particularité d’être non pilotables, puisque dépendantes des conditions météorologiques liées à l’ensoleillement et au vent. Leur injection sur le réseau électrique demande en parallèle de fermer pour partie le robinet de l’énergie nucléaire ou hydraulique, en vue de maintenir la sécurité du réseau. Plus la part de cette énergie non pilotable issue du renouvelable augmente dans le mix de production électrique, plus le risque de « black-out » est renforcé, quand elles sont trop majoritaires. D’où l’importance de conserver une part d’électricité pilotable nucléaire ou hydraulique suffisante.
Cette situation appelle également les consommateurs à repenser leurs usages…
C.R. : Au niveau des consommateurs, cette modulation entre la production et la consommation d’électricité se fait, par exemple, avec les heures creuses, en les incitant à déplacer leur consommation électrique en bénéficiant de tarifs plus attractifs. Enedis et la Commission de régulation de l’énergie travaillent à réorganiser ces heures de façon progressive jusqu’en 2027. L’idée est de décaler ces moments où l’électricité est moins chère, généralement fixés durant la nuit, vers la mi-journée, quand la production d’énergie solaire est la plus forte. Grâce aux moyens de pilotage intelligent de consommation d’électricité qui se développent, on peut par exemple déclencher les ballons d’eau chaude de manière automatique, sans être présent chez soi, via un signal qui passe par les compteurs Linky. Idem pour recharger son véhicule électrique, faire tourner son lave-linge… Ce déplacement des consommations domestiques est un enjeu d’avenir qui pourrait concerner de nombreux usages, y compris les process de certains industriels.
L’enjeu est de rompre avec notre dépendance aux énergies fossiles, qui nous coûte plus de 60 Md€ par an de gaz et de pétrole importés et fragilise la souveraineté de la France. »
Caroline Ritzenthaler

La situation semble paradoxale : d’un côté, la France est en situation de surproduction électrique et poursuit le développement du renouvelable pour viser le 100% d’énergie décarbonée en 2050. De l’autre, les besoins de consommation en électricité stagnent, bien qu’ils soient appelés à doubler au même horizon…
C.R. : L’électricité représente actuellement 25% du mix énergétique français. En 2050, elle devrait dépasser 50% si l’on veut atteindre la neutralité carbone. Dans cette visée, la dernière programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3), qui précise le mix-électrique souhaité d’ici 5 ans, appelle à accélérer l’électrification de la France. A renforcer son indépendance énergétique en produisant plus d’électricité à tarif compétitif, pour remplacer les énergies fossiles. En France, l’électricité est abondante et décarbonée à plus de 95% grâce au nucléaire et à l’hydraulique. Selon les marchés spot européens de l’électricité, le tarif du MWh est environs 30€ moins cher que celui pratiqué en Allemagne. En parallèle, il est essentiel de réfléchir à des moyens de stockage plus massif. Nous verrons dans les mois qui viennent si la consommation électrique décolle. Si ce n’est pas le cas, la programmation pluriannuelle de l’énergie prévoit de revoir la trajectoire de production.

La France mise majoritairement sur le nucléaire pour décarboner ses activités et son économie. Est-ce que son parc sera suffisant pour répondre à cette demande d’électricité vouée à doubler en 2050 ?
C.R. : L’enjeu est de rompre avec notre dépendance aux énergies fossiles, qui nous coûte plus de 60 Md€ par an de gaz et de pétrole importés, et qui fragilise la souveraineté de la France. L’exportation de notre production électrique peut rapporter à elle seule 5 Md€ sur la même période. L’objectif de la décarbonation de l’économie française, c’est de ne plus avoir recours aux hydrocarbures en 2050. Pour y parvenir, l’électrification occupe une place centrale, aux côtés d’autres filières comme la géothermie ou la thalassothermie. Pour la production électrique renouvelable, le développement se poursuit. A l’image du premier parc éolien flottant français, Provence Grand Large. Cette première mondiale, bientôt suivie du nouveau parc Méditerranée Grand Large, devrait produire à terme la consommation électrique de 450 000 habitants. Sans oublier la poursuite du photovoltaïque.
Pour le nucléaire, le parti pris est de prolonger la durée de vie des 57 réacteurs existants par période de 10 ans. Et de construire 6 réacteurs EPR2 de dernière génération qui contribueront à les remplacer. Huit autres réacteurs complémentaires sont également en réflexion. Dans le contexte géopolitique incertain que nous connaissons, il est important de capitaliser sur les prix bas et maîtrisés qu’offre l’électricité. Et de s’appuyer sur un maillage européen du réseau de transport électrique renforcé pour contribuer à notre résilience.










